Europe, n° 912. Les surréalistes belges

Incompatibles : tels apparaissent, en regard du surréalisme français
ceux qui en Belgique ont pris ou ont reçu le nom de surréalistes.
Qu'on en juge. On trouvera ici des poètes reconnus à Paris
et des provinciaux volontaires, des engagés des Brigades internationales
et des marchands de tableaux londoniens, des musiciens d'église
et des faussaires en billets. Sans qu'il soit besoin, ce qui est un comble,
qu'un clou chasse l'autre et que l'exclusion - pratiquée avec l'invective
comme un sport de combat dès 1923-1924 - empêche d'insoupçonnables
rapprochements et des fidélités surprenantes. Ils auraient en commun
précisément cette seule force d' incompatible qui interdit
au vieux peau-rouge Achille Chavée de jamais «marcher en file indienne»,
isole Paul Nougé de la gloire littéraire dont il ne veut à aucun prix,
pousse Louis Scutenaire à préférer continûment les «souteneurs,
les bataillonnaires et les bagnards» et suggère à Marcel Mariën
les plus admirables supercheries. Sans égards pour le surréalisme français
mais sans distance excessive avant la grande rupture de 1945-1946,
les surréalistes belges ont mis en avant la subversion systématique,
la mise en danger du langage et l'exaspération de la banalité
plus volontiers que la merveille, le rêve ou la magie.
Ils ne les ont pas pour autant négligées. Leur érotique
est prodigieusement libre en regard de certaines
circonlocutions parisiennes. Leur révolte soucieuse
des circonstances politiques se manifeste constamment
sans abdiquer l'ironie, sans négliger la parodie.