Mandarins et subalternes au nord du Viêt Nam : une bureaucratie à l'épreuve : 1820-1918

L'étude de la bureaucratie au Viêt Nam de l'indépendance au protectorat
français était une gageure pour l'historien, tant la prégnance de certains
stéréotypes conceptuels y décourageait a priori toute remise en cause. Aussi
bien l'historiographie coloniale ou colonialiste, captive des représentations
forgées par les philosophes des Lumières, que celle d'inspiration nationaliste et
anticolonialiste, prisonnière des clichés véhiculés par les missionnaires et les lettrés
modernistes, ont privilégié la logique de la rupture introduite par la conquête
dont auraient nécéssairement dérivé un bouleversement sociologique et
une cassure institutionnelle en deux systèmes de pouvoir : les autorités françaises et leurs
auxiliaires, la cour de Huê et le mandarinat.
Au-delà de la vision idéaliste et des excès polémiques, il y avait place
pour une sociologie historique de la bureaucratie. Un élargissement et une
diversification des sources ont permis d'échapper au prisme des textes normatifs
et des représentations : le livre s'appuie sur un corpus de 1272 curriculum vitae d'administrateurs
et des notes, correspondances, lettres et pièces de procès qui
forment autant de facettes d'une littérature souvent négligée. Loin
d'être amorphe, la société vietnamienne a investi de ses propres stratégies de carrières
et projets de réforme les institutions d'un pouvoir hybride en construction.
L'auteur a pu saisir le pouvoir là où il devient capillaire ou interstitiel, celui
de l'infrabureaucratie des employés sans laquelle ne pouvait s'exercer l'autorité
mandarinale.
L'ouvrage aidera à mieux appréhender les débats contemporains : la
rénovation des pouvoirs locaux et la réflexion sur une meilleure articulation
entre le centre et ses appareils périphériques ne constituent-ils pas l'enjeu essentiel
de la réforme de l'État au Viêt Nam ?