Vers de profonds lointains

Mystère de la main : si « l'idée est déjà dans le signe », selon Proust, c'est que « l'idée » est la vérité d'une blessure, que la main intelligente, amoureuse et libre, comme une accoucheuse, délivre. Mystère qui s'approfondit encore lorsque mon poème s'en empare pour forcer le signe à parler : contradiction d'autant plus insoutenable si j'offre à l'Autre la liberté d'en dire autre chose, sa vérité à lui. Est-ce à dire que le signe dessiné par ma main, comporte assez d'aléatoire et d'arbitraire pour constituer un simple support à l'imaginaire, fût-il, cet imaginaire, celui de l'auteur des gravures ? Ou celui de sa compagne, forcément différent ?
Le graphisme n'aurait-il aucun rapport avec la subjectivité qui le produit ? La main serait-elle à ce point souveraine qui guiderait le geste sans rien exprimer de l'affect ?
Elle et moi espérons en tout cas que ces gravures, par le jeu de leurs ambivalences, et des blessures inguérissables, fassent de la lumière ; mystère qui ajoute à l'énigme de l'art aux prises avec l'amour, ayant vocation d'universel. En gravant tel trait dans le bois, je ne savais rien du sens que nous en dégagerions : je laissais ma main autonome creuser et poursuivre la ligne, parce que j'étais confiant dans la qualité de l'émotion qui m'avait inspiré. Peu en importe la source, d'ailleurs : la musique des formes inspire dans la mesure où chacun aspire à se réaliser soi-même, vers de profonds lointains. Le lyrisme de Céline compléterait ainsi mon poème ascétique et descriptif.