La cruauté et le théâtre de Strindberg : du meurtre psychique aux maladies de l'âme

Mettre en rapport la cruauté et le théâtre de Strindberg, c'est
tenter d'articuler le discours des sciences humaines sur la question du mal,
de l'inhumanité et de la souffrance avec une oeuvre dramatique qui
revendique une expression lucide et rigoureuse de l'existence. La
rencontre est d'autant plus féconde que l'auteur lui-même n'a eu de cesse
de questionner l'inhumain hors du champ de la dramaturgie en s'intéressant
à la philosophie, à la psychologie, à la spiritualité, à l'ésotérisme,
ainsi qu'à sa propre histoire au travers d'une importante autobiographie.
Tout en interrogeant les liens qui rapprochent Strindberg de ces
trois experts de la cruauté que sont Nietzsche, Freud et Artaud, l'étude se
propose d'éclaircir les notions de «meurtre psychique» et de «maladie de
l'âme». En évoluant de la sphère de l'intersubjectivité vers celles de l'intrapsychique
et de la métaphysique, tour à tour meurtre, souillure, culpabilité
et volonté de puissance, la cruauté travaille en profondeur autant
l'écriture de Strindberg que sa propre vie. Ainsi, afin de rendre compte des
différentes dimensions de ce thème, il crée une forme théâtrale fondée à la
fois sur la subjectivité et sur un entrelacement du naturalisme et du symbolisme
qu'il nomme supranaturalisme.
De Père et Créanciers au Songe et à La Sonate des Spectres , la
cruauté met en crise le drame en instaurant une dramaturgie complexe,
novatrice et protéiforme qui entre en correspondance avec certaines des
questions les plus brûlantes d'hier et d'aujourd'hui : la mort de Dieu ainsi
que celle de l'homme et de la raison ; soi et l'autre, l'échec de la relation
intersubjective ; la perversion morale et la fragilité du moi ; les exigences
des pulsions dans leur rapport à l'interdit mais aussi face à l'absolu narcissique
du désir ; la culpabilité et la violence de la dette ; l'angoisse et la
mort ; l'art et la vie.