Pierre et Jean : le manuscrit

Si la connaissance des manuscrits de
Maupassant désacralise en partie l'acte
d'écrire, elle rend l'écrivain plus proche
et renouvelle les représentations de la
création littéraire.
Le manuscrit témoigne de son extrême
rigueur dans l'organisation des phrases,
des paragraphes, des pages : il remanie
son texte afin de le rendre à ses yeux
plus juste, plus pertinent ou plus évocateur.
Sa connaissance du Havre et de
la Normandie pousse Maupassant à représenter
avec fidélité des lieux connus
et aimés, à inventer le détail susceptible
d'ancrer la fiction dans la réalité et
de produire un «effet de réel», grâce à
une écriture qui avance vers son achèvement
par le jeu de tâtonnements successifs.
Car l'écriture est d'abord langage
en acte, écriture de soi pour soi, écriture
vive, spontanée, sans public désigné.
Puis le romancier, lecteur d'autres
textes avant de devenir lecteur critique
de ses propres écrits, les modifie en gardant
présents à l'esprit les modèles rhétoriques
et poétiques en cours à son
époque, les contraintes du genre et la
censure. À travers ces hésitations apparaissent
les phases de la «fabrique du
texte» : alors le roman se joue, tandis
que se manifestent le monde intérieur
et l'originalité de l'écrivain.