Mouvement perpétuel

La vie n'est pas un essai, bien que nous essayions beaucoup de choses ; ce
n'est pas un conte, bien que nous inventions beaucoup de choses ; ce
n'est pas un poème, bien que nous rêvions beaucoup de choses. L'essai
du conte du poème de la vie est un mouvement perpétuel ; c'est ça, un
mouvement perpétuel.
Rubén Dario appelait «les rares» ces écrivains excentriques dont la course a,
pour une raison indéterminée, dévié de la trajectoire imposée. Des erreurs de
génie, en somme, qui ont apporté à la littérature et à la vie des alternatives
d'une créativité inépuisable. Augusto Monterroso (1921-2003) est une erreur,
à l'instar de Borges, Pessoa, Perec ou Gombrowicz. «Destructeur de fables
conventionnelles» selon Vila-Matas, qui ne cache pas son indéfectible admiration
pour ce maître du minimalisme et du mélange des genres. Monterroso
a construit une oeuvre qui ne cesse d'interroger la vie, par énigmes. «Il y a trois
sujets à traiter : l'amour, la mort et les mouches, écrit-il dans Mouvement
Perpétuel , moi, je m'occupe des mouches.» L'humour, le jeu des formes et la
diversité des questionnements - Comment se débarrasser de cinq cents livres,
lutter contre la solennité et les mauvais poètes ? À quelles extrémités peut
mener la lecture de Borges ? Pourquoi faire l'éloge de la brièveté et des
écrivains de petite taille ? - donnent à ce livre hybride son unité parfaite,
vitale. Mais derrière cette drôle de réalité, certains découvriront un espace
infini, une immense mélancolie et d'autres obscurs ingrédients qui transforment
le sens du texte. Cette ambiguïté dissimulée confère à l'écriture de Monterroso
une qualité unique, étrangère à toutes celles de la langue espagnole.
Quelle alchimie délirante a fait surgir les livres les plus parfaits que je
connaisse : La Croisade des enfants, de Schwob ; La Métamorphose, de Kafka ;
L'Aleph, de Jorge Luis Borges ; Mouvement perpétuel, de Monterroso ?
Sergio Pitol