Notes de route : Maroc, Algérie, Tunisie

«Un mur nu se profilait sur l'opale rose du couchant. Accroupis
à terre, des Arabes nomades rêvaient. Dans l'air chaud, des
senteurs connues traînaient les senteurs du pays bédouin, aux
soirs d'été : fumée de thuya ou de genévrier, odeurs de peaux
de bouc, de goudron, de chairs bronzées en moiteur. Et moi,
je goûtais la volupté profonde de la vie errante, la joie d'être
seule, inconnue sous le burnous et le turban musulmans, et de
regarder en paix le jour finir en des lueurs rouges sur la
simplicité des choses, dans ce village où rien ne me retenait, et
que j'allais quitter à la tombée de la nuit.»
Ces notes de route noircies au soleil du Sahara révèlent une
styliste hors pair, une âme ardente et l'un de ces rares
écrivains ayant apprivoisé l'altérité radicale du monde arabe
en le faisant sien par la marche, la langue, la religion et le
partage patient du quotidien. Écrites au coeur du campement,
de l'intérieur de la vie bédouine et musulmane, elles sont
un appel à la liberté, à la désertion, au don de soi, à l'esprit
mystique et à la quête religieuse. Isabelle Eberhardt
(1877-1904) s'y impose comme l'une des nomades les plus
attachantes de la prose française.