Une vendange d'innocents : poèmes

Roger,
paysan
Roger Peillou je te rends grâce
De réserver le soin des vaches
À ramener moi seul du pré
Au blême où les mouches se calment.
Je renaissais cow-boy des films,
Jupin, Gopal, dieux d'illustrés.
Apis, Nandi dans les narines,
J'étais matador dans l'arène.
Le troupeau embaumait devant
Entre les haies des noisetiers.
Tu souriais devant l'étable
À l'enfant que je n'étais plus.
Ce recueil ne chante que des gens. Des gens simples : une vendange
de vies joyeuses ou harassées, ardentes ou prometteuses. On
y célèbre des innocents , c'est-à-dire d'humbles personnes : obscurs
passants, modestes inconnus, simples amis...
Ces trimeurs n'ont d'importance que de rencontre : il suffit que
leur destin ait touché le poète. Rempailleuse, piéton, maniaque,
viticulteur ou exilé, leur disparition n'exige pas forcément plaintes
ni larmes. La moquerie se mêle à la mélancolie, le futile à la passion,
tous les tons pour embrasser la variété des êtres ! Mais d'un
langage uniment clair et familier, celui des modestes qu'il honore.
L'ensemble poursuit un genre en vigueur dans les arts : celui du
tombeau , composition en mémoire d'un défunt d'importance. On
connaît ceux des sculpteurs ou des architectes, Taj Mahal, Saint
Denis... Moins visibles, parfois oubliées, les oraisons funèbres
commandées aux poètes et musiciens de cour. Ronsard ou
Malherbe ont illustré ce genre. Ou Ravel et Mallarmé...
Mais ici rien d'éploré. De la ferveur seulement. Ces pages
réunissent des inconnus en un élan qui prône leur transparente
gloire et chante, en des mélodies aussi incertaines qu'un passage
sur terre, leurs évidents secrets.