Rivages : frontière, tremplin, tension

Dans la vaste symphonie de l'imagination, le foisonnement
des images et des métaphores, le rivage évoque pour certains
écrivains nostalgiques une destination lointaine, mystique, voire
édénique. Lieu d'appareillage et de mouillage, le rivage suggère
certes le déplacement spatial, mais sous la plume de l'écrivain la
topographie du rivage très contrastée revêt maintes dimensions
symboliques. Dans le décor concret des visions de l'Apocalypse,
le rivage, synonyme d'exil, de séparation devient «l'entre-deux»
d'un lieu polysémique, l'arène d'un ultime combat entre le bien
et le mal. Lieu de fracture, lieu de suture, le rivage de l'exil se
magnifie en un lieu d'extase où toute aliénation est éradiquée.
Le simple terme rivage apparaît comme un élément saillant
de la topographie littéraire pour devenir en définitif un thème
à part entière dans l'imagerie du voyage et de l'exploration.
Dans la sphère de la dualité de l'espace, le rivage délimite un
lieu de tension, de transformation, un seuil métaphorique,
un tremplin rendant possible le voyage introspectif. Sur les
rivages exotiques, rivages opaques voilés de brume se file la
métaphore de l'expérience humaine. Cet élément topologique
semble même déterminer les personnages et leur évolution
dans le roman. Figure centrale du récit, le rivage cristallise le
retour aux sources, l'exploration des origines conjuguée à
une altérité culturelle qui inspire un sentiment de mal-être, un
ressentiment chez le narrateur à la recherche de son identité.
De départs en retours, les rivages jalonnent parfois l'histoire de
vie pour converger vers le voyage initiatique, le retour sur soi.
Aboutissements d'une quête spirituelle, les rivages sublimes
des romans peuvent conjurer l'influence malfaisante du passé,
apaiser les traumatismes de l'enfance, pour devenir un havre
de paix propice à la méditation, à la création littéraire : nouveau
départ. Figures ambiguës, les rivages se déroulent comme des
parchemins où sont inscrits le passé originel et l'avenir de
l'écrivain.
Carole Bauguion