Le champ du possible : regards sur la modernité sociale, politique et culturelle

Il ne s'agira évidemment pas de soutenir ici, à la manière de
certains penseurs anti-modernes radicaux, que rien de ce qui
est apparu durant les cinq siècles qui viennent de s'écouler ne
mérite d'être préservé. Bien au contraire. La modernité a produit
autant de bienfaits que les âges antiques et médiévaux,
autant de grands hommes, autant de grandes oeuvres et de
grandes innovations. Sans doute avons-nous même accompli
ponctuellement des progrès proprement inouïs. Mais si notre
présent se révèle incontestablement brillant et exaltant, du
point de vue de la connaissance, il a semble-t-il aussi instauré
une rupture décisive avec les ères passées, pour ce qui est de
l'appréciation de soi et du monde par les personnes. L'heure
est désormais à des relations existentielles, tant individuelles
que collectives, marquées par la déstructuration.
A la misère naturelle de notre condition s'est dès lors ajoutée
une misère conjoncturelle, rendue inéluctable par l'abandon
des quelques sagesses péniblement conquises au cours du
processus de civilisation. Toutes les leçons de vie n'ont probablement
pas été oubliées, et de nouvelles sont peut-être apparues.
Mais on permettra aux plus sceptiques d'estimer que
peu d'époques ont connu de malaise humain aussi profond que
l'Occident contemporain.
Notre infortune veut que cet état coïncide avec l'extension
d'une culture planétaire, sous l'égide d'abord des internationalismes
capitaliste et communiste, puis du seul libéralisme
triomphant.