En territoire ennemi

L'idéal serait sans doute de partir pour nulle part, embarquer
les chiens, monter sur un bateau ventru pour aller s'évanouir
dans un ailleurs imprécis et à peine noté sur les cartes. Oublier
l'ensemble du monde ; lui tourner le dos, mais sans même
un mouvement d'humeur, avec une indifférence teintée de
soulagement et même de joie. On débarquerait au couchant, et
la première nuit on attendrait sans impatience la survenue des
brumes matinales, qui ne manqueraient pas au rendez-vous.
La maison serait petite et ancienne, inoccupée de mémoire
d'homme (mais très bien chauffée : elle connaîtrait nos âges
et les froids dont nous arrivons tout juste), et tous ses anciens
habitants seraient morts depuis longtemps. Les fenêtres en
seraient étroites, mais commanderaient un paysage résolument
immobile sous les assauts des vents. Il n'y aurait plus ni surprise,
ni déconvenue, ni grandes sautes d'allégresse. Jusques aux chiens
qui se lieraient familièrement aux brouillards, et, petit à petit,
perdraient l'habitude de marcher vers la mer.