Blues

Dans les bastringues
de La Nouvelle-Orléans retentit
une musique jamais entendue.
Ni celle du Blanc ni celle de l'Afrique,
mais celle du Noir déporté en terre
américaine. Y résonnent les échos
des lames de charrue creusant la terre,
des haches dans les forêts, des maillets
contre les rochers, des balais
dans la poussière, des ustensiles
de cuisine : on l'appelle le blues.
Nehemiah en est un des premiers
virtuoses. Cet esclave a le droit
de jouer sur le piano de ses maîtres
quand ces derniers exhibent
leur «nègre musicien». Après la défaite
de l'armée confédérée, affranchi et lâché
comme tous ses semblables sur les routes
du Sud dévasté, il n'a de cesse
de trouver un instrument bien à lui.
Mais si sa soudaine liberté
n'a pas encore fait du Noir d'Amérique
l'égal des Blancs, le génie de la musique
y suffira-t-il ? Si le blues vrille le coeur,
n'est-ce pas parce qu'il dit exactement
le contraire ?