Essai sur les préjugés ou De l'influence des opinions sur les moeurs & sur le bonheur des hommes

"Si l'on y fait attention, l'on trouvera qu'il ne peut
point y avoir de livre vraiment dangereux. Qu'un écrivain
vienne nous dire que l'on peut assassiner ou voler, on n'en
assassinera et l'on n'en volera pas plus pour cela, parce que
la loi dit le contraire. Il n'y a que lorsque la religion et le
zèle diront d'assassiner ou de persécuter que l'on pourra le
faire, parce qu'alors on assassine impunément ou de
concert avec la loi, ou parce que dans l'esprit des hommes
la religion est plus forte que la loi et doit être
préférablement écoutée. Quand les prêtres excitent les
passions des hommes, leurs déclamations ou leurs écrits
sont dangereux parce qu'il n'existe plus de frein pour
contenir les passions sacrées qu'ils ont excitées, et parce
que les dévots n'examinent jamais ce que disent leurs
guides spirituels.
Il n'y a que l'imposture et la mauvaise foi qui puissent
craindre ou interdire l'examen. La discussion fournit de
nouvelles lumières au sage, elle n'est affligeante que pour
celui qui veut d'un ton superbe imposer ses opinions ou
pour le fourbe qui connaît la faiblesse de ses preuves, ou
pour celui qui a la conscience de la futilité de ses
prétentions. L'esprit humain s'éclaire même par ses
égarements, il s'enrichit des expériences qu'il a faites sans
succès, elles lui apprennent au moins à chercher des routes
nouvelles.
Haïr la discussion, c'est avouer qu'on veut tromper,
qu'on doute soi-même de la bonté de sa cause, ou qu'on a
trop d'orgueil pour revenir sur ses pas.
Les privilèges, les prérogatives, les exemptions accordés
en tout pays à quelques citoyens favorisés, et refusés à tous
les autres, tendent visiblement à détruire le respect pour les
lois et à éteindre dans les esprits les idées de l'équité.
Quelles idées de justice peut avoir un citoyen qui voit que
les lois qui châtient le faible ne sont point faites pour les
grands ?"