Contester à Cuba

«La chute spectaculaire de plusieurs régimes autoritaires à l'occasion du "printemps
arabe" de 2011 ne doit pas nous inciter à la paresse intellectuelle. La tentation est
pourtant forte de voir dans ces événements une validation des thèses téléologiques et
normatives sur la fin de l'histoire et le caractère inéluctable de l'avènement mondial de
la démocratie. Les commentaires ne manquent pas qui évoquent une globalisation ne
tolérant plus d'écart par rapport à la norme libérale occidentale (...) ; la longévité des
régimes autoritaires ne mérite plus guère d'attention, puisqu'ils sont suspendus à un
fil ténu qui menace de rompre à tout moment.
L'ouvrage de Marie Laure Geoffray vient opportunément s'inscrire en faux contre une
telle tentation, qui conduit régulièrement à un grossier déterminisme.
Tout l'intérêt du travail de Marie Laure Geoffray repose sur cette intuition initiale : afin
de comprendre une "situation" autoritaire, il convient de se pencher sur ces espaces
"intermédiaires" de contestation, ni totalement réprimés ni complètement tolérés. (...)
Elle met en scène des jeunes pour qui la prise de parole ou l'occupation d'espaces
peuvent être des fins en soi, dépourvues de projet de société alternatif car ils ont aussi
souvent liés par ce qu'elle qualifie de "persuasion coercitive". Leur répertoire d'action
peut cependant s'avérer subversif, car il ambitionne de donner à voir comment
pourraient s'exercer des formes plurielles de citoyenneté.
Au-delà, Marie Laure Geoffray offre une explication dense, précise et très convaincante
du mode de domination politique du régime castriste. Elle montre notamment à quel
point ce régime sait faire preuve d'une grande plasticité. Et c'est sans doute cette
capacité du régime à négocier le tolérable, à une échelle souvent micro, qui explique
le mieux sa solidité. L'ordre social, nous montre l'auteure, est ainsi coproduit par des
acteurs interdépendants. (...)
Il est heureux de pouvoir mettre à la disposition du public un texte de référence
sur Cuba, issu d'une thèse de doctorat brillamment soutenue à Sciences Po en
2010. Sa lecture achevée, de nombreuses questions demeurent qui, on peut le
souhaiter, appelleront d'autres travaux comparatifs. Marie Laure Geoffray a souhaité
"dés-exceptionnaliser" Cuba. Il reviendra à d'autres chercheurs de lui donner raison en
relevant le défi de la comparaison.»
Olivier Dabène