L'amour dans les livres I-IV de l'Enéide de Virgile ou Didon et la mauvaise composante de l'âme

Didon et Enée, voici un couple éternisé par l'art de Virgile dans sa
singularité ; veufs l'un et l'autre et voués par le Destin à quitter la
Méditerranée orientale, leur patrie, pour fonder en Occident deux villes
antagonistes : Rome et Carthage, aux aspirations hégémoniques et, par
là-même, rivales. Notre étude s'attache à montrer que ces deux
personnages représentent allégoriquement les deux composantes de
l'âme, individuelle et cosmique, selon le mythe de l'attelage ailé dans
le Phèdre de Platon. Didon en est la mauvaise. Prise dans la houle de
l'amour-passion, elle permet à Virgile d'introduire dans l'épopée une
véritable tragédie, tout à fait comparable par les effets et son économie
interne aux chefs-d'oeuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide,
conformément au canon alexandrin de la contamination. Il en résulte un
idéal de la globalité, dont témoigne aussi, dans les livres I-IV de l' Enéide ,
la confluence des courants philosophico-culturels. Sous cet éclairage, la
tragédie de l'amour-passion où Didon trouve la mort, représente la
première étape d'un chemin initiatique imposé par le Destin au pieux Enée
pour l'élever à la dignité de héros fondateur. Le naturalisme et
l'expressionnisme virgiliens font de ce que Macrobe appelle «le livre
sacré de la Romanité» l'oeuvre la plus actuelle de l'antiquité grécoromaine,
encore capable de nous bouleverser, au-delà des questions
idéologiques, politiques, religieuses, sociales et littéraires, tout simplement
pour avoir saisi et traduit dans son jaillissement le plus immédiat et le
plus vrai les soubresauts de l'âme humaine déchirée par l'implacable
rhétorique de la passion d'amour.