Le songe de Gérontius

Le Songe de Gerontius
Le Songe de Gerontius nous entraîne dans une métamorphose
perpétuelle, qui est la transformation de l'âme entre la
mort du corps et la comparution devant Dieu. Pendant ce
voyage, le lecteur est privé des points d'appui objectifs
constitués par les années, les siècles, les périodes. Dans le
monde immatériel, la parole seule scande la durée et elle n'a
pour mesure que le « mètre » poétique, le souffle ( spiritus )
qui quitte le corps de Gerontius à sa mort pour être la respiration même de son âme ; parole sans filet, sans décors,
quand la terre a disparu et que le nouveau ciel n'apparaît
pas encore ; parole qui se déploie dans une extraordinaire
liberté et ne requiert du lecteur que sa confiance.
Malgré son caractère absolument singulier, le poème de
Newman rejoint la visée essentielle de toute grande poésie :
agrandir le domaine de ce que nous pouvons nommer. Il
découvre à ses lecteurs un nouveau continent spirituel,
l'espace inexploré qui s'étend pour chacun de la mort au
jugement. Avec cette oeuvre extraordinaire, il fait plus
qu'exciter notre curiosité pour l'inconnu ; il nous apporte
une aide précieuse pour accompagner nos proches jusqu'au
seuil de « l'autre monde ». Peut-être même nous donne-t-il
un viatique pour mieux franchir à notre tour ce seuil,
quand nous serons engagés dans la grande aventure que
chantait déjà saint Jean de la Croix :
Sans appui et pourtant appuyé,
Vivant sans lumière et dans la nuit,
Je vais me consumant tout entier.
Jean-Pierre Lemaire