Que cherchent-ils au ciel, tous ces aveugles ?

«L'histoire, me suis-je dit, ce n'est que des mots, une narration qui passe d'un
homme à l'autre, sans consistance ni sens, quel que soit le nombre de morts, et
je me disais encore, la vie trouvera toujours à s'élever à de plus folles hauteurs.
Je n'imaginais pas que les chars, les camps, les séparations de frontières, les
obus, les maisons closes, l'oubli, le déni, l'illusion d'y croire encore, les corvées
ménagères, la télé, les rafales de vent exaltées dans les cours froides de nos
immeubles, pouvaient tour à tour railler ma jambe, mes mains, le visage de ma
mère, le sourire de la bouchère, l'histoire, ça veut dire quoi ?»
Que reste-t-il d'un destin quand il se refuse au théâtre factice du monde ?
Nous sommes chacun une petite part d'humanité, une part de ce jeu
terrestre qui nous échappe et qui court au-devant de nous. Nul exil pourtant.
Car jamais le collectif ne fut si assourdissant.
«Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?» , ces femmes sans illusions,
ces hommes errants, ces âmes que la providence a précipitées à contresens.
Tantôt confidents, tantôt narrateurs, ils poursuivent ce spectre vagabond,
celui d'une Europe fantomatique, une Europe disparue, broyée
entre le socialisme réel de l'Est et la vacuité du monde de l'Ouest, si
attendu, si espéré, et pour finir si désespérant. Et à chaque pas, à chaque
tour du cadran, ils résistent à l'effarante étrangeté de notre époque, écartant
leur destin, comme celui de tout un continent, de sa fatalité.
Jane Austen pensait que la femme de son époque écrivait dans «l'our-let»
de la littérature. Chaque femme écrivain, d'une certaine manière, a
repensé le monde, les yeux levés au ciel, partagée
entre héritage et résurrection. Daniella Pinkstein
s'inscrit dans leur sillage.