J'ai connu l'école primaire supérieure : récit de vie, adolescence

«Un vitrail de losanges colorés clôt le porche d'entrée, côté
cour. Jour d'église. Sur l'un des murs une plaque de marbre portant
les noms des morts pour la patrie, anciens élèves de l'école.
Elle me renvoie au souvenir de mon père. Louis Grossin. Louis
Auguste ! Quelle dérision. Pas de lettres dorées pour sa
mémoire. Il n'est pas mort au champ d'horreurs, lui, mais les
poumons rongés lentement par l'hypérite. Par le gaz moutarde
comme on l'a nommé. Relégué dans le pavillon des irrécupérables
d'un hôpital de Paris. Ancien élève de nulle part. Anonyme.
Pas rajouté sur la liste du monument de sa commune non plus.
Décédé clandestin. Absent des cérémonies de commémoration.
Je le constate sans m'insurger. Le patriotisme ne m'étouffe pas.
Le sang qui crie vengeance non plus.
La nation m'a reconnu son pupille. Me délègue une pension.
Elle tombe dans l'escarcelle de mes grands-parents. Ils en ont
besoin. J'ai vécu à leur charge. Je ne rembourserai pas le soin
qu'ils ont pris de moi en travaillant pour eux jusqu'à vingt ans.
Comme mes oncles. Selon l'usage.
Je pousse la porte. Elle s'ouvre sur la cour de l'école. Je l'interroge
du regard. Où dénicher le bureau du directeur ? "S'adresser
à la direction" mentionne la lettre d'admission. Me voici
"admis" en première année. Elève à l'Ecole primaire supérieure
d'Onzain. Content, sinon fier.»