Le Christ à ciel ouvert

En quoi «à ciel ouvert» ? Et d'abord ceci : que ce qui caractérise avant tout le
Christ, c'est sa résurrection. Autrement dit, un retournement radical de l'ordre dit
«naturel». Ce n'est plus en effet la mort qui succède à la vie, mais l'inverse. Or, ce
retournement marque et éclaire chacune des paroles du Christ («les premiers
seront les derniers»), comme chacun de ses actes (c'est lui qui lave les pieds de
ses compagnons, et non le contraire). Quelle plus grande ouverture que ce retournement
?
Second point. Le Christ commence sa «vie publique» au désert où, à Satan
qui lui offre tous les avantages de la puissance en ce monde, il répond par trois fois
non. Car la puissance, il le sait, c'est l'écrasement de l'autre. Sa clé de voûte ; le
meurtre. A quoi le Christ oppose l'énergie de l'amour qui, elle, libère au lieu d'asservir.
Et en fonction de laquelle le Christ lui-même, plutôt que de tuer l'autre, a
accepté d'être tué pour que l'autre, précisément, puisse accéder à une relation plus
intime avec Dieu. Il est, de ce point de vue, l'essence de l'anti-meurtre en même
temps qu'une infinie ouverture à l'autre.
Troisième ouverture. A l'ancienne Alliance des Juifs - celle de Yahvé avec une
communauté humaine : Israël, en l'occurrence, le «peuple élu» - il substitue une
Alliance nouvelle : celle de Dieu, non plus donc avec une communauté humaine
quelconque, mais avec chaque être humain en particulier, sans acception de race,
de nation, de classe - conférant par là même à la personne humaine son caractère
unique, à la fois, et sacré.
Hölderlin, dans un vers mémorable, a dit que, pour nous autres hommes, «tout
commence ici bas, et s'achève ailleurs». Exactement ce qu'a révélé le Christ. Il y a
le royaume de ce monde (inscrit dans l'espace/temps) ; et il y a, invisible, le «royaume
des Cieux» - en nous - (soustrait à l'espace/temps), notre destination finale.
Notre patrie première si on ose dire. Bref, il en résulte que notre vie sur terre n'est
pas une fin en soi, un séjour fermé. Mais un commencement. Une ouverture elle
aussi à l'illimité.
Il est capital enfin de noter que le Christ ne nous oblige ne rien à croire à ce qu'il
dit. Il nous laisse libres d'adhérer ou de récuser ce qu'il propose (et qu'il a vécu). De
même qu'il est l'essence de l'anti-meurtre, il est, contrairement à l'Institution, l'essence
même de la liberté. Car ce qu'il est venu apporter aux hommes, ce n'est pas
la connaissance, suspecte de pouvoir toujours et de sécurisation, mais la confiance.
Et qu'est-ce que la confiance, sinon le don entier de soi à cela dont on n'a pas
de preuves ? Un saut dans l'abîme. Une totale prise de risque. Qu'y a-t-il donc de
plus «à ciel ouvert» que cette confiance ? Dont certains aujourd'hui, et pour cause,
ont une secrète nostalgie. Tant il est vrai qu'«heureux ceux qui ont cru sans avoir
vu».
G. H.