Les souvenirs sont au comptoir

Les souvenirs sont au comptoir continuent l'autopsie d'une
société qui n'a plus de hauteur que celle de ses étages, de ses
liasses, de ses talons ou de ses prétentions, se repaissant de
son propre spectacle quand, en contrechamp de ce théâtre,
de ses poncifs et de ses trompe-l'oeil, la remémoration d'une
enfance humble autour d'un bistrot-lupanar de province
jette les éclats d'une nostalgie relevée d'humour et de
tendresse.
Conti, qui fut cet enfant, est le célibataire vieillissant
qui, entre les jardins du Palais Royal, l'entrée du théâtre,
la terrasse d'un café, embrasse d'un ample maelström
mémoriel un tourbillon de scènes trouvant son axe autour
d'une cérémonie d'anniversaire donnée naguère dans un
restaurant chic du quartier pour les quarante ans de son
ami anglomane et homosexuel. Le fameux dîner est comme
ces scènes d'opéra où, en prévision du baisser de rideau
et du salut qui l'accompagne, l'auteur a fait se rassembler
acteurs principaux, seconds rôles et figurants. La férocité
rinaldienne s'en donne à coeur joie pour camper des types
imaginaires aux traits, pour certains, assez reconnaissables,
mais avec, en contrepoint, cousins parigots des figurants de
province, le petit peuple des grooms, larbins, gigolos et filles
du trottoir, pigistes à la manque et poètes sans oeuvre.
Rinaldi reste un des rares à entretenir la flamme d'une
littérature digne de ce nom, celle qui ne paraphrase pas
le monde, mais le pare, avec des mots frottés comme des
silex, d'un éclat qu'il n'avait pas ou que notre oeil casanier
ne voyait plus.