Litanie pour une nonne défunte

Euphrosine Jouve, Aloysia de son nom de religion,
vécut sous le premier Empire et durant les premières
années de la Restauration. Plus qu'une autre en son
temps, elle rêva de missions lointaines et mourut à
vingt-quatre ans, de longue maladie, dans le monastère
qu'elle n'avait jamais quitté.
D'Aloysia, les archives du Sacré-Coeur ont conservé
quelques dizaines de lettres à ses parents, écrites
depuis l'enfance jusqu'à la veille de sa mort : tout juste
quelques jalons pour le Livre de la vie qu'elle n'a
pas écrit, brisées fragiles d'une histoire d'âme plus
fulgurante qu'une tracée de feu, quelques pierres de
gué séparées par des abîmes de silence.
Une voix est là, étonnamment claire. Elle dit le souci
des êtres chers, les tracas ordinaires et la maladie
qui va son chemin. Elle est habitée de douceur. Une
douceur inaltérable, une douceur plus radicale que
le foudroiement qui la traverse.
Une voix offerte comme une main tendue. Je l'ai saisie.
Elle m'a saisie.
À l'écoute des lettres d'Aloysia, je me suis mise en
route : pèlerin d'un chemin de Vie dont une voix familière
scande la marche et transmue en prière le Livre
brisé dont les fragments rayonnent.