Pattes d'autruche

Alcira, petite fille de quatre ans au début du récit, vit en famille avec sa
soeur, Mariana de quatre ans son aînée, sous l'autorité d'un père gérant
de banque qui n'hésite pas à «corriger» sa fille cadette et d'une mère
au foyer qui ne parvient pas réellement à accepter le handicap de sa fille
aînée. Car Mariana, l'éternelle «petite soeur» est atteinte de troubles
neurologiques moteurs incurables.
Alcira raconte ou plus exactement fait émerger du passé les scènes ayant
marqué la relation presque symbiotique qu'elle entretient avec sa soeur
au long des 13 années de leur vie commune.
La voix d'Alcira, celle de Mariana qui exprime tant bien que mal les
nécessités du corps de manière exigeante et oppressante, celle de Jorge,
un ami d'enfance, ou les voix des parents, par des interventions
ponctuelles, alternent pour tenter de dire, d'expulser l'inacceptable, l'abus
de pouvoir, la violence : violence faite à Mariana à sa naissance, violence
familiale, violence ordinaire, celle du regard des autres, violence sociale
enfin puisque la montée du péronisme sert de toile de fond au récit.
Mais pour montrer aussi comment, afin de contourner la douleur, échapper
à une forme de folie et retrouver l'envie de rire, Alcira trouve refuge dans
la compagnie d'un ami imaginaire, Toto, le dessin, puis l'écriture, au fur
et à mesure que la fillette grandit et s'ouvre au monde et aux autres.
Alicia Kozameh parvient plus encore qu'à superposer les strates du temps
et du souvenir, à les rendre contemporaines, offrant par la même un travail
de mémoire très singulier servi par une écriture rude et poétique.