Lilou-nuage

L'enfant parle. Des morceaux de langue comme dit le boucher.
D'une époque où pour nommer les choses on les montrait encore
parfois du doigt, de lieux reculés (petit bois, serre, préau, chambre),
du lait de monsieur Mendès France et du concours des
maisons du Parisien Libéré. Il voit, il entend. Il capte. Des mots
d'emprunt.
L'enfant raconte. Pipo et Mila, le petit bourg avec ses vieilles,
son fils mort en Algérie, son monument que vient fleurir celui
que Paulo, Perrin, le narrateur et toute la bande appellent le
vieux. Il raconte ce qu'on lui raconte. Les bordels de Port
Saïd, les bleus du désert, l'embuscade. Il lit Les aventures de
Robin des bois. Il va au National, un cinéma d'aventures. Il
aime ça le cinéma.
Entre ce qu'il voit et ce qu'il entend l'enfant glisse sa langue.
Dans l'entre deux, hiatus acidulé. Le récit s'ébruite à ses lèvres,
roman des sources. Comme toute naissance son langage est une
violence. Mine de rien. Un cri du dedans et toute la mer à boire.
Une danse. D'un pied de l'autre, d'un pied de l'autre... Comme
Frémont ivre et mélomane entre la vie et la mort, comme Lilounuage
entre ciel et terre. Equilibre fragile ou feint. Car bien
sûr l'enfant joue. Parle dans sa tête ronde et anguleuse, légère
et gonflée de signes comme une boule de papier.
Arrive toujours le temps des grandes vacances. Vers la fin.
Lorsque la mort met les bouchées doubles. Lorsqu'une voix cernée,
épuisée, se meurt.
Une main donc creuse. La vieille histoire, les mêmes batailles.
La main de l'enfant, la mienne. «Le langage articulé, tissu
arachnéen de mes rapports avec les autres, me dépasse» écrivait
celle de Michel Leiris. Ça n'en finit pas.
Elle m'a dit Comment tu t'appelles moi c'est Lilou, et toi ?
Moi c'est Robin. On jouait au chien, au nom. On jouait tout le
temps.