Correspondance 1920-1946 : y a-t-il quelque chose qui nous importe plus que la vérité ?

Jean-Richard Bloch et Jean Paulhan ont 36 ans l'un et l'autre en 1920, quand commence leur correspondance. Fondateur en 1910 de L'Effort libre , Bloch est alors sous contrat avec les éditions de la NRF, où ont paru Lévy en 1912 et ... Et Cie en 1917. De son côté, Jean Paulhan, qui a publié à compte d'auteur en 1917 Le Guerrier appliqué , est le dévoué secrétaire de Jacques Rivière, directeur de La NRF depuis 1919.
Leur échange va croissant jusqu'en 1932, année de parution du roman de Bloch, Sybilla , dédié à Paulhan, devenu rédacteur en chef de La NRF . Celui-ci, qui s'était montré « déçu » en 1925 de n'avoir pas retrouvé, dans La Nuit kurde et Sur un cargo, « le sévère, l'incorruptible Jean-Richard Bloch » , tente alors de lier avec l'écrivain un complexe dialogue sur le pouvoir des mots : « Là où il y a pouvoir, il n'y a pas mots, et là où il y a mots, il n'y a pas pouvoir. » Mais Bloch est requis par ses engagement politiques - participation au premier Congrès des Écrivains soviétiques (1934), organisation du Congrès des Écrivains pour la Défense de la Culture (1935), voyage à Madrid (1936) - cependant que Paulhan, conseiller municipal Front populaire à Chatenay-Malabry, orchestre dans les pages de La NRF une vive politisation des débats...
Puis Bloch accepte de diriger avec Aragon le quotidien communiste Ce soir , dont le premier numéro sort le 1er mars 1937. Au lendemain du pacte germano-soviétique conclu en 1939 à Moscou, l' « embarras » entre Jean-Richard Bloch et Jean Paulhan est à son comble, et le sabordage de la revue Europe , que Bloch aurait eu l'intention de « reprendre » , achève de distendre leur conversation. Bloch constate alors que « l'Europe, la guerre, les hommes de la politique ont emmêlé leurs fuseaux ».
Après l'offensive allemande du 10 mai 1940, ces différends paraissent « dépassés » à Jean Paulhan au profit de la seule fraternité d'armes et, bientôt, de l'entrée en Résistance. A la veille du départ de Bloch pour Moscou, Paulhan cherche une dernière fois le dialogue - qui passe toujours à ses yeux par les « questions langagières » - en lui adressant, le 22 février 1941, le début de ses Fleurs de Tarbes.
Intellectuels et hommes de revue s'il en fut jamais, Jean-Richard Bloch et Jean Paulhan, écrivains l'un et l'autre, se sont connus, estimés et liés d'une amitié qui ne pouvait être qu'ombrageuse, en raison de leurs relations respectives à la politique. Leur entente, et la possibilité même de cet échange de lettres, supposait cette différence entre eux, et une façon de pleinement l'assumer.