Longue distance

«La dernière fois que nous nous sommes vues, en
sortant de ton cours, j'avais décidé de marcher jusqu'à
la gare en faisant un détour par la forêt. J'étais d'humeur
légère. Je chantonnais. Les bribes d'un poème autrefois
composé par mon père encombraient ma mémoire.
"Inventons les signaux d'une arche parcellaire. Les corps
qui nous suivront seront dépareillés." J'eus l'impression
qu'un insecte me chatouillait le dos, les jambes. Puis deux.
Puis trois. Puis plusieurs dizaines. Une véritable
fourmilière. C'était une bande de bambins, filles et
garçons, tous masqués. Le plus âgé devait avoir sept ans.
Le ludisme enfantin m'a toujours charmée. Ils inventaient
une chorégraphie primitive dont j'étais l'épicentre. Je
brâmais avec eux des incongruités qui leur servaient
d'exutoire : "Gros cul... Merde... Grognasse... La pisse...
Va te faire ramoner..." Insensiblement, ils m'entraînèrent
vers un terrain vague, leur aire de jeux, entouré de palissades.
Des dizaines de bras, comme les minuscules pinces
d'un érysipèle, me plaquèrent contre du bois mal raboté.
La panique me gagna. Je ne maîtrisai plus la situation. Ils
me déshabillèrent dans un silence total. Lorsque je fus
nue, l'un d'entre eux se signa. Puis ils se partagèrent mes
dépouilles, et disparurent comme des fantômes.»