Le voyage immobile

Du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre à L'Espace du dedans de Henri Michaux, les variations ont été nombreuses sur le statut du "voyage immobile", beaucoup plus mobile qu'il n'en a l'air.
C'est qu'avant de rejoindre les rives du fleuve Léthé, l'homme jouit de la faculté de se livrer à des embardées intempestives, afin d'interroger l'infini turbulent qui meut ses bougeries ponctuelles et de goûter également aux secrets moments immobiles qu'il arrache à ses irrépressibles besoins de partance.
Troisième volet d'un triptyque entamé avec Australia ou le pays rouge et poursuivi avec Surimpressions d'Afrique (livres basés sur des exils bien réels), Le Voyage immobile permet aujourd'hui à Daniel Leuwers de poursuivre davantage encore, dans l'entremêlement de carnets éclatés et de textes plus concentrés, son cheminement sous d'invisibles arcades où la poésie épouse volontiers la fiction pour mieux atteindre aux déserts de l'amour, en même temps qu'elle soulève le rideau rouge d'un théâtre où Mantegna, Egon Schiele, Paul Klee, Rothko et Dubuffet se confrontent à Rimbaud, Thomas Bernhard, Pierre Jean Jouve, André du Bouchet et Jude Stéfan, dans le souci aimanté que le voyage s'apparente enfin «à une méditation en apesanteur, loin des sphères de l'angoisse».
Voyage immobile - mobile infatigable du grand écart entre l'art et ses fugues indociles, entre l'amour et l'écheveau du désamour, entre la partance retenue et la partance finalement entrevue.