Bestiaire de Friedrich Nietzsche

Aucune oeuvre - hormis, évidemment, celles des fabulistes - n'offre
un bestiaire aussi riche.. C'est sans doute que Nietzsche pensa surtout
par images, et qu'il se laissa séduire par les images animales, parce
qu'elles sont les plus expressives. Ainsi, adolescent, il rebaptise sa
soeur Elizabeth «Lama» et ne s'adressa plus à elle autrement jusqu'à
la dernière lettre qu'il lui écrivit, ainsi encore, jeune homme, il
adjure un camarade de déposer «sa peau d'ours de théologien pour
prendre la figure d'un lionceau philologue». C'est d'autre part que
Nietzsche devint un penseur, comme on a dit, «éthique», en ce
sens qu'il ne se soucia plus que de la valeur des choses ou du danger
qu'elles peuvent représenter pour la vie, et de ce point de vue les
images animales lui convenaient, parce que la plupart des animaux
sont valorisés positivement ou négativement. Et comme il se proposa
finalement de renverser nos évaluations morales, on ne s'étonnera
pas qu'il ait inversé aussi certaines de ces valorisations - qu'il ait
fait l'éloge des bêtes de proie et qu'il ait vitupéré le bétail, qu'il ait
loué les bêtes sauvages et méprisé les animaux domestiques. Mais
Nietzsche n'est pas seulement l'auteur d'une doctrine, il est aussi
l'auteur de quelques beaux poèmes, dans certains desquels il célèbre
des figures animales qui expriment les aspirations les plus profondes
de son âme.