Alberto Giacometti : un pur exercice optique

Né en 1901, à Stampa, petit village du Tessin, Alberto Giacometti
meurt à Coire, au pied de ses montagnes natales, en 1966. Attiré dès son enfance
par la peinture, la sculpture et le dessin, il cherche sa voie à travers le cubisme
tardif, croit la trouver grâce au surréalisme - dont Miró et lui seront les artistes
les plus talentueux - mais découvre, à la veille de la seconde guerre mondiale le
projet qui constituera dorénavant son unique souci : sauver la représentation
des êtres et des choses à l'heure où l'art bascule dans l'abstraction.
Toutefois, Giacometti ne songe pas à régresser vers une tradition
figurative épuisée, mais à saisir ses modèles dans le contexte contemporain de
l'art : celui d'un espace qui rejette la perspective et ses illusions tout comme il
refuse l'aplat et ses bonheurs décoratifs et n'offre aux figures qu'un fond sans
limites où elles semblent condamnées à sombrer ou à se dissoudre. L'obligation
d'assumer, avec chaque sculpture, chaque dessin, chaque tableau nouveaux
l'émouvante confrontation de figures finies et d'un fond infini condamne
Giacometti à un destin solitaire, du moins dans son temps, et fait de lui l'héritier
d'un lignée d'artistes - elle remonte à l'époque paléochrétienne - qui osèrent
donner à voir dans leurs travaux ce que Pascal appelait «la disproportion de
l'homme». Pour comprendre l'originalité de l'oeuvre d'Alberto Giacometti, il faut
la lire non seulement à la lumière d'un présent qu'il vécut passionnément, mais
aussi à celle d'un horizon culturel où la signification accordée depuis le début de
notre ère au Déluge éclaire la nature de l'espace abyssal et où la hiérarchie et la
guerre des sens, sans cesse discutées, de Thomas d'Aquin aux Encyclopédistes,
expliquent la difficulté que le peintre-sculpteur éprouvait à trouver entre lui et
son sujet, la bonne distance.