Désordre

«Ce livre est une commande, mais j'ai dit oui sans hésiter,
et je me suis vite pris au jeu. Car c'est un jeu : il s'agit de
choisir sa vie, exercice difficile au début d'un parcours, mais
qui devient plus facile, et plus ludique, quand on approche
de la fin. Il est possible de mettre ceci en lumière et de laisser
cela dans l'ombre. Nous pouvons passer sous silence des
bavardages. Effacer des images nulles. Et puis, ai-je pensé,
cela m'évitera d'écrire mes mémoires, ce qui est toujours la
barbe. J'aime mieux vivre ma vie que la raconter.
Le mot désordre , qui pour certains évoque un cauchemar
domestique, me convient. Je dirais même qu'il me rassure
car tout ordre m'effraye. Certains disent que ce mot me va
bien, que j'ai sautillé, toute ma vie, d'une chose à l'autre.
J'aimais aussi zigzags , mais le mot évoque trop franchement
les chancellements d'un ivrogne. Inventaire aussi, qui est
assez modeste. Cependant, en le disant, je me vois passant
en revue des livres de comptes, ce qui ne me ressemble pas
(j'espère).
Surtout, c'est l'idée d'une vie classée "par ordre
alphabétique", comme nous avons coutume de dire, qui m'a
séduit. Passer ainsi d'un pays à un personnage, d'une activité
à une anecdote, sans savoir à l'avance quelle "entrée" (cela
se dit dans les dictionnaires et dans les grands repas) va
suivre celle que je suis en train de rédiger : un vrai jeu de
pistes. Ou un puzzle. Il me semblait que je cherchais ma vie,
que je passais d'un âge à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'un
ami, d'une amie à l'autre, comme dans un musée sans thème,
et que ma vie désordonnée surgissait de nouveau devant moi,
fraîche et belle. J'en jetais des morceaux dans le vent. J'étais
même curieux de tout ce que j'avais connu, et de tout ce que
j'allais encore connaître.»
Jean-Claude Carrière