Portrait d'un spiritualiste en penseur social : Joseph-Marie de Gérando (1772-1842)

Joseph-Marie de Gérando est l'un des moins étudiés des Idéologues. C'est
apparemment une tâche ingrate que de chercher à combler cette lacune : styliste
médiocre, doctrinaire bien-pensant, théoricien sans envergure, tels sont quelques-uns
des jugements souvent sévères, pas toujours justifiés, qu'on a portés contre
lui. Pourquoi donc s'intéresser à une philosophie à laquelle on ne croit pas ? En
réponse à cette question, le présent essai met en évidence l'existence d'un véritable
paradoxe du spiritualisme au terme duquel cette philosophie de l'intériorité a
été conduite à subvertir ses propres prémisses. Cette auto-subversion conduit le
spiritualisme à mettre en oeuvre, sur les terrains de la grammaire, des littératures
comparées, de l'observation des peuples sauvages, ou encore de l'éducation des
sourds et muets, des concepts qui - s'ils ne permettent pas immédiatement de
lever le paradoxe en lui-même - paraissent contribuer à éclaircir la signification
de l'activité multiforme, philosophique et philanthropique, des spiritualistes, à
laquelle ils semblent avoir donné une cohérence plus grande qu'on ne l'imagine
d'ordinaire. Au-delà de ce cas particulier, ce livre entend ainsi dessiner le chemin
qui mène d'une philosophie sociale à une philosophie des sciences sociales, en
montrant comment la société affecte partout les hommes qui l'ont pensée dans
les institutions modernes. En éclairant un pan de l'histoire intellectuelle de la
Révolution et du premier XIX<sup>e</sup> siècle, et au-delà, c'est une étude des prémisses
spiritualistes de l'État social qu'on entend par là esquisser.