Les opinions séparées des juges à la Cour européenne des droits de l'homme

Les opinions séparées des juges à la Cour européenne des droits de l'homme
sont un thème largement inexploré en doctrine. Celle-ci, pourtant, s'y
réfère toujours plus fréquemment pour étayer et confirmer ses propres
commentaires des arrêts et de la jurisprudence de la Cour.
Mal connu en France du fait notamment de son extranéité, l'instrument
n'est généralement appréhendé que par le truchement de la controverse
que son existence ne laisse pas de susciter. Cette perspective aux contours
souvent déformés empêche l'observateur d'en saisir clairement la réalité,
quand elle ne lui fait pas tout simplement perdre de vue son utilité juridique.
Posant comme hypothèse de recherche que les opinions séparées jouent,
dans le système de la Convention européenne des droits de l'homme, un
rôle identique à celui tenu par la doctrine, la présente étude se veut résolument
analytique, une démarche théorique ne permettant pas en effet de
sortir l'instrument de la controverse dont il fait l'objet.
La démonstration est conduite en deux temps, l'auteur s'employant
d'abord à cerner la nature de l'opinion séparée dans le système de la
Convention, pour ensuite déterminer la fonction qu'elle y exerce. Quant à
sa nature, il appert que l'opinion séparée est essentiellement un instrument
au façonnement duquel le juge à la Cour européenne des droits de
l'homme a personnellement participé, et dont il se sert pour répondre à la
Cour et placer ses décisions en perspective. Quant à sa fonction, elle est à
la fois pédagogique et dialectique, l'opinion séparée s'employant tant à
commenter et à expliquer qu'à «discuter» les décisions de la Cour.
La conclusion s'impose alors : l'ensemble des opinions séparées constituent
un corps de doctrine qui, à l'égard de la jurisprudence la Cour européenne
des droits de l'homme, joue un rôle identique à celui tenu par la
doctrine classique. Or, le fait que ce corps de doctrine ait le juge pour
auteur n'est pas sans conséquence remarquable. De fait, si par le truchement
de son opinion séparée le juge dévoile le regard qu'il porte sur le
travail de l'organe auquel il appartient, il s'expose aussi et du même coup
au regard d'autrui, l'opinion séparée permettant d'observer la manière
dont il exerce son office. L'affirmer revient à dire que l'opinion séparée
ébauche les lignes d'un «contrôle» dont la particularité est qu'il est déclenché
par celui-là même qui en est l'objet.