Brassages : bières, légendes & recettes

Mon cher Jean-Paul,
ton «dictionnaire amoureux» de la brasserie s'est pointé dans
mon hiver morvandiau comme un rappel de mémoire à nos origines
lorraines. Labellisés Champigneulles, Vezelise, Meuse, Slavia, Amos,
Mützig, Saint-Nicolas ou Meteor, les bocks de notre enfance ont sans
doute contribué à nous forger des âmes durablement buveresses.
Récemment, avec Itinéraire spiritueux, j'ai fait mon «coming-out» de
trinqueur. J'y ai dévoilé mes précoces rinçages, à l'âge des dents de
lait, quand, mascotte des bistrots où mon père tapait le carton, j'ai
commencé au bas de l'échelle avec la limonade, avant de passer au
panaché et peu après à la bière non coupée. En méditant, quarante ans
plus tard, sur ce qui fait la complexité de certains caractères, cette
alchimie secrète et souveraine, je constate que les paroissiens élevés
uniquement au jus de vache ne tournent pas comme ceux qui ont
grandi dans des provinces joyeuses où les grands-mères mettaient un
peu de spiritueux dans les biberons, selon de vieilles traditions
vosgiennes. L'Alsace est un territoire que se partagent Bacchus et
Gambrinus. À l'âge où l'on jette sa gourme, j'ai renoncé à la mousse du
roi pour les nectars du Dieu de la vigne.
C'est du culte de la divinité pamprée que je suis resté le fidèle. Ma
dévotion depuis longtemps est bachique. Mes rares infidélités au vin,
je te les dois puisque j'ai toujours eu le privilège d'être le premier
goûteur de tes expériences de brasseur amateur. Toutes ces bières,
brunes, rousses, blondes et vertes et les bizarreries gauloises que tu
ressuscites dans ta souillarde-laboratoire, à base de châtaignes,
camomille, lierre de terre, orties et autres botaniques extravagantes, je
les retrouve, savamment expliquées dans ton manuel de brasseur
domestique. Joyeuse ripopée de recettes culinaires, de procédés
ancestraux, mêlée de farces et jouasseries, de confessions romanesques
où se confondent «gauloisement» brassages et embrassages, tout un
art de vivre boutiqué par un solitaire un peu mélancolieux (ah ! les
âmes grises du plateau lorrain !), mais qui ne se fait pas prier pour
entonner l'hymne à la joie dès qu'il aperçoit un cotillon. Longue vie à
toi, mon cher pays et voisin !
Gérard Oberlé