L'autre langue à portée de voix : essais sur la traduction de la poésie

La neige tombe-t-elle semblablement dans toutes les langues ? Peut-être
faudrait-il pour cela que les mots aient de l'une à l'autre de celles-ci
les mêmes façons de se rencontrer, de s'unir ou de s'éviter, de se faire
grands tourbillons ou légères virevoltes, minutes d'agitation suivies d'instants
où le ciel paraît immobile, après quoi ce sont de brusques lumières.
Et comme ce ne peut être le cas, si variés étant les idiomes qui se partagent
la terre, il est vraisemblable que nos diverses cultures n'ont jamais tout à
fait les mêmes neiges.
Chaque langue a son idée de la neige. Et je me pose cette question : ces
perceptions de la neige qui peuvent donc être différentes et sans doute même,
en des cas, difficilement compatibles - la neige traversée dans l'Himalaya
par un moine tibétain aux pieds presque nus, celle de nos enfants à leurs
jeux, bien couverts de grosse laine - s'avoisinent-elles, parfois, ont-elles alors
les unes avec les autres la même sorte de rapports qu'ont entre eux - très
vifs, on dirait confiants - les flocons que rapproche une ombre de vent dans
un instant de lumière ? Penchée chacune au balcon de sa propre langue, se
tendent-elles parfois la main ?