Duchamp des oiseaux

«À Paris, on m'emmerde, ici je m'emmerde
tout seul», m'a dit Monsieur Duchamp, la première
fois que je l'ai vu. J'avais dû l'interroger,
concevant mal qu'il ait choisi de vivre loin de
Paris, dans ce pays où je n'imaginais pas de
vivre plus d'un an ou deux. Il avait le ton si
poli que le verbe ne m'a pas surprise, même au
milieu du siècle dernier. Pour qu'on l'emmerde
donc le moins possible, il n'avait pas le téléphone,
comme on l'a beaucoup raconté. Il
échangeait des télégrammes, moyen de communication
pas mal utilisé en ce temps-là, et des
lettres. D'après mon agenda, j'étais passée déposer
un mot dans sa boîte à lettres, le 23 juin
1951. Ce devait être ma deuxième visite à New
York après mon arrivée aux États-Unis. Il avait
téléphoné à mon hôtel le lendemain et m'avait
invitée à dîner le surlendemain.