L'impôt du sang : le métier des armes sous Louis XIV

Longtemps, le métier des armes est resté l'affaire des mercenaires
et de quelques ambitieux qui, comme d'Artagnan, avaient assez
de chance, de patience et de valeur pour mériter la faveur du roi.
Mais lorsque Louis XIV secondé par Louvois entreprit de proportionner
l'appareil militaire à ses ambitions, il fallut multiplier les
régiments et mettre sur pied une armée permanente. L'engagement dans la
carrière militaire cessa alors d'être le privilège de quelques-uns pour devenir,
à la fin du règne, le lot commun de 20 000 officiers. L'administration de cette
armée gigantesque exigea l'application de procédures et de principes nouveaux.
Comment, à l'école de la guerre, la monarchie apprit-elle à concevoir
les bases encore fragiles d'un véritable service public rendu au roi et à la nation ?
Comment, de leur côté, les gens de guerre firent-ils cet apprentissage ?
Une culture nouvelle avec ses exigences de discipline, d'économie et d'exactitude
prit place parmi les traditionnels idéaux guerriers, pour former l'archétype
du parfait officier, aussi ponctuel que courageux. Or c'est dans l'univers
social des gentilshommes, a priori le plus rétif à l'égalitarisme niveleur et à la
docilité, que s'enracina cette éthique du service dont notre fonction publique
est - ou devrait être - l'héritière. Au terme de ce processus d'acculturation,
l'honneur noble finit par intégrer la loi du mérite. Non sans soulever
quelques paradoxes. Car c'était parfois au nom du service que certains
officiers prenaient le risque de se battre en duel et d'outrepasser ainsi les prescriptions
royales. L'honneur, dont Montesquieu nous apprend qu'il était le
principe même de la monarchie, pouvait introduire dans la culture du service
l'idée d'un dépassement, le rêve d'une ambition, la susceptibilité d'un amour
propre et peut-être, en fin de compte, cette part d'irréductibilité qui faisait,
pour beaucoup, l'essence de la noblesse. Ce qu'on appelle l'impôt du sang.