Retours de mémoires sur l'Algérie : suite d'entretiens

Les écrits sur l'Algérie privilégient inévitablement les acteurs de premier plan,
politiques ou militaires, qui donnent habituellement des repères à l'Histoire...
Absents de cette Histoire ou relégués dans l'anonymat des masses, des Pieds-Noirs
ont cru utile de vouloir y faire leur place en survalorisant leurs mérites ou
leurs souffrances, ou en rabâchant les moments où ils avaient fait parler d'eux ;
par leur exagération, certains n'ont fait que ternir l'image favorable qu'ils
prétendaient répandre.
Les populations civiles auraient mérité d'être considérées pour ce qu'elles
étaient. Il est vrai que nous allions au travail, au marché, à la plage ; il y avait des
dimanches, des fêtes, des fiançailles, des mariages, des enterrements bien sûr.
On célébrait des anniversaires, les familles se retrouvaient, et surtout, surtout...
malgré la guerre et les tueries, Pieds-Noirs et Algériens continuaient à vivre côte
à côte ; les femmes de ménage allaient au travail, les ouvriers se côtoyaient à
l'atelier ou dans les exploitations. Certains jours, l'insouciance du quotidien
reprenait son cours, donnant l'impression d'une certaine passivité.
En réalité, beaucoup vivaient en silence un bouleversement intérieur. Il n'était
pas possible d'être confronté au séisme d'un tel divorce violent, sans conséquence
sur la perception que chacun avait de son monde immédiat. Selon les cas, nous
en sommes sortis aigris, révoltés, avec des convictions raffermies ou relativisées,
ou avec une maturité nouvelle.
Ce sont ces transformations que Bernard Zimmermann a voulu faire émerger.
Et puisque je me sentais incapable de l'écrire, il m'a proposé que nous procédions
par entretiens. Ceux-ci se sont étalés sur un an, et chaque fois dans l'intimité
d'un face à face. Il ne s'agissait pas de reconstituer une tranche de vie dans sa
chronologie qui n'aurait que peu d'intérêt, mais de se mettre en recherche d'une
évolution en remontant s'il le fallait dans ses racines et de façon plus générale de
tout ce qui avait pu y contribuer ou la compliquer.
Michel Laxenaire