Des noms et des gens en guerres. Vol. 1. De la Grande Guerre au Front populaire : 1914-1939

«Un mot n'est pas le même chez un écrivain comme chez un autre. L'un se l'arrache
du ventre ; l'autre le tire de la poche de son pardessus» , écrit Péguy. Le «sens» des
mots, en particulier des noms, n'a que peu à voir avec leur signification mentionnée
en dictionnaire, qui a pour tâche d'ériger en règle les habitudes d'un «lexique».
L'étude du vocabulaire montre que les noms énoncés, prononcés ou dénoncés sont
à l'image non pas du normé, mais du conflictuel, des rôles et valeurs qui leur sont
attribués dans le temps des interactions. C'est en sortant du tournis de ces échanges
(et des «bourrages de crâne» auxquels ils peuvent obéir) qu'un dictionnaire devra
façonner la paix du lexique.
Entre 1914 et 1945, un terrain social labouré par des conflits armés et des
affrontements politiques se prête tout particulièrement à une élaboration de
«noms en guerres». Deux sites d'emploi montrent, dans ce premier volume, cette
élaboration à l'oeuvre : la fameuse «langue des tranchées», synthèse pratique
des argots, abrégés et patois parlés du côté des poilus et qu'on pourrait ériger
en contre-discours face aux paroles émises par les «Chefs» ou circulant à
«l'Arrière». Et de façon beaucoup plus idéologique, à travers l'opposition entre
tenants d'un socialisme et d'un syndicalismes modérés et tenants de la Révolution
et du communisme, dont les formules se sont rapprochées, le temps d'un bref Front
Populaire, devant les fascismes montants.
D'autres situations de communication, où le français tranquille s'est trouvé
secoué à l'époque, sont dues à divers pôles de prise de parole (modes des Années
folles, revendications féministes, provocations surréalistes, discours autour de
la «crise», rhétoriques et signes extrémistes...). Tout au long de cette étude,
les noms sont ainsi replongés, en tant qu'acteurs, dans les discours qui ont fait
l'histoire. Tel est leur sens.